[CHRONIQUES] La face cachée du Rockfest

Depuis hier, plusieurs éléments ont fait surface quant à certaines méthodes douteuses utilisées par le Rockfest. Ayant refusé de faire la couverture médiatique pour cet évènement pour des raisons d’éthiques et de valeurs, on croit qu’il est de notre devoir de vous présenter des éléments pour mieux comprendre le contexte. Attention, il n’est pas question ici d’attaquer l’organisation ni le fondateur, mais d’exposer certains faits qui vont contre les bienfaits de la scène musicale au Québec. Étant des bénévoles dévoués pour cette très chère scène locale et indépendante, il nous est primordial de la maintenir en santé et d’essayer du mieux qu’on le peut de la protéger. Pour faire suite à cette polémique, nous avons décidé de vous présenter un article écrit par Phil, un promoteur de la scène locale, pour démontrer en quoi certaines pratiques sont nuisibles à la scène musicale du Québec.

Commençons par cette brave citation d’Alex Martel m’ayant causé la nausée toute la matinée et qui m’a définitivement poussé à écrire cette article : « Personne ne nous oblige à programmer des bands locaux. Et si je peux me permettre [tu n’aurais pas dû te permettre] de parler au nom des promoteurs, notre job, c’est de vendre des billets, pas de faire du développement d’artistes ». Voici mesdames et messieurs l’attitude qui tuera votre scène locale, qui est si importante à la culture québécoise et d’ailleurs.

La situation des bands locaux présents au Rockfest

Suivant l’article du Droit sorti hier, il est indispensable de résumer ce qu’est le  »Pay to Play », une méthode utilisée par le Rockfest. Selon Jonathan Juneau, acteur important de la scène locale montréalaise, c’est une méthode malhonnête, evil et inacceptable qui ferait déprimer même les plus positifs d’entre nous (ie : Jocelyne dans Radio Enfer) ou encore, selon Ska Jeff, membre indispensable de la scène locale d’Ottawa, « pay to play, that is a ridiculous concept, and one that is mainly used on kids who don’t have any knowledge, are trying to get their first band out there and think this is how it works, by organizations who don’t care about them or their music, but only in making a quick buck ». Bref…

Selon le Droit, les groupes locaux présents au festival ne reçoivent «aucun cachet», ni bouffe, ni breuvage. Par contre, pour se mériter une place sur le festival, les groupes locaux doivent vendre «au moins 50 billets pour avoir le droit de monter sur scène». Les billets étant environ 100$, c’est donc près de 5000$ que chaque groupe local s’engage contractuellement (donc en vertu de la loi) à remettre à l’organisation du Rockfest. De plus, tous les billets invendus doivent être payés de la poche du groupe local, sans quoi leur prestation risque d’être annulée et le Rockfest aura les droits légaux de les poursuivre en justice si le groupe s’oppose à respecter le contrat.

Lorsqu’un groupe débute, il est possible d’accumuler une certaine somme d’argent afin de payer les dépenses (gaz, merch, enregistrement) et, justement, c’est par la vente de merch (chandails, cd, vinyles, etc.) que les groupes font la partie la plus importante de leur cagnotte, souvent en vendant leur chandail pour la modique somme de 10$. Dans le cas du Rockfest, ce sont les têtes d’affiche qui décident le prix planché de la merch. Hypothétiquement, Rise Against choisiront le prix planché, soit le prix minimum, non pas autour de 10$, mais bien 30$ ou 35$ pour un chandail. Ainsi, les groupes locaux vendront beaucoup moins de merch et leur possible cachet en est du même coup réduit. Ensuite, le Rockfest vient saisir jusqu’à 30% des ventes totales de merch que chaque band local aura fait. Tout ça pour finalement se rendre compte que ton groupe jouera devant 35 personnes, alors que 50 000 personnes regardent le spectacle sur la scène principale. C’est de la belle visibilité ça!

Donc, après avoir nourri l’organisation du Rockfest, qu’en est-il de la logistique accompagnant les groupes locaux? Les groupes reçoivent une passe ordinaire, sans accès au back stage (ni celui de leur propre stage, ni ceux des grandes scènes). Certains membres de groupes ayant voulu rester dans l’anonymat ont dit ressentir de la pression de la part de l’organisation afin de remettre des pamphlets ou de faire d’autres tâches connexes. Le terme harcèlement serait un peu fort, mais image bien le fait. La crème de la crème du traitement de merde que reçoivent les groupes locaux : « Nous ne pouvions pas nous stationner sur le terrain proche du stage pour amener notre gear, nous avons dû marcher avec notre gear jusqu’au stage, alors qu’une heure avant et après notre performance était dédiée à cette tâche ». Franchement… si au moins les sandwichs étaient fournis.

Comment le Rockfest gâche ton été culturel à ton insu?

Plusieurs contrats signés par les groupes présents au Rockfest stipulent que le groupe signataire ne peut pas jouer dans un rayon allant jusqu’à 200 km autour de Montebello, et ce, 3 mois précédent le Rockfest, et 3 mois post-Rockfest, c’est donc une période de 6 mois pendant laquelle les groupes ne peuvent pas jouer dans les grandes villes telles que Montréal et Gatineau-Ottawa (Ces chiffres peuvent toutefois varier selon les groupes). Alors même que certains énormes festivals, respectivement à Montréal et Ottawa, se partagent les têtes d’affiche, on peut penser à Jimmy Eat World qui joue Osheaga et le Ottawa Blues Fest. Le Rockfest aime mieux s’enligner vers la monopolisation de l’industrie musicale québécoise et j’espère que cela lui tombera sous le nez un jour et qu’il comprendra que ce n’est pas la meilleure stratégie.

Selon Jonathan Juneau, « la programmation du Rockfest est très éclectique pour attirer le plus de monde différent possible et c’est dommage, parce que certains groupes sur la programmation auraient pu être sur un festival qui leur va mieux (et qui va mieux à leur crowd) ou encore faire le tour de plusieurs salles dans nos coins respectifs, mais les clauses dans leur contrat les empêchent de le faire ».

Je fais partie de l’organisation d’un relativement petit festival [moins de 1000 entrées] dans la région de Gatineau-Ottawa, nommé le Heart Fest. C’est un festival-bénéfice qui se spécialise dans un genre musical très underground, soit le hardcore. Le Rockfest m’a demandé de déplacer mon festival plus tard dans l’année pour que je cesse de lui faire compétition. Pardon? Selon le site web du Rockfest, il y a eu 76 000 personnes l’an dernier, et ils ont peur que je leur fasse compétition avec mon spectacle contre-culturel, qui pourrait même être qualifié de très marginal par la société? Pas exactement. Le Rockfest a vu que le hardcore faisant courir les foules et c’est, selon moi, pour cette raison qu’un stage 100 % hardcore a vu le jour pour l’édition 2013 du Rockfest. On m’a demandé de déplacer le Heart Fest et, entre les lignes, j’ai cru comprendre que si j’annulais mon événement, il en serait bien heureux. On m’a aussi demandé de m’occuper en totalité ou en partie de cette scène hardcore au Rockfest. J’ai tout d’abord accepté de les aider, mais en stipulant que le Heart Fest ne bougerait pas, ni de date, ni d’endroit, etc. Ensuite, j’ai réalisé que ce qu’ils voulaient n’était pas que je les aide, mais bien que le Heart Fest soit hors de service. Je ne me suis pas impliqué dans le Rockfest et l’édition de mai dernier du Heart Fest fut un succès dont l’équipe organisationnelle est très fière.

Selon Jean-Philippe Lagacé, très impliqué dans la scène locale de Québec city, « il va sans dire qu’une initiative comme celle du Heart Fest, qui se présente comme un événement respecté, mené de front par et pour les membres de la communauté hardcore, menace dangereusement les aspirations d’une industrie fanatique qui, aveuglé par sa quête de l’intégration absolue, cherche par tous les moyens à faire d’elle-même le lieu de diffusion unique de la culture musicale ».

En conclusion, le Rockfest est un bel événement lorsque l’on est spectateur, mais il y a plusieurs manques au niveau éthique de la part de l’organisation de cet événement monstre. Cet article semble basher le festival, mais c’est plutôt une critique publique afin que la situation s’améliore, que les groupes locaux soient mieux traités et qu’on les considère comme des musiciens et non comme un simple portefeuille. La scène locale est ce que nous avons de plus précieux musicalement, il faut la chérir et non la prendre pour acquis.

- Philippe Roy