[CRITIQUES] Giles Corey – Deconstructionist – Enemies List (2012)

Giles Corey - Deconstructionist - Enemies List (2012)

En art, on a, depuis maintenant plusieurs années, ce laxisme quant à ce que l’ont peut considérer comme une pièce artistique. Les artistes travaillent très fort à repousser les limites de l’art à un niveau inimaginable. On observe cette même effervescence en musique. Et on pourrait dire que Giles Corey est à la musique ce que le suprématisme est à l’art. Mais la comparaison est trop brute, et tend à faire croire que la musique de Dan Barrett (Have a Nice Life, Enemies List Records) est froide et insensible. Ce qui ne peut être le cas du travail sensible et émotif transmis à travers toute l’oeuvre du jeune compositeur américain.

Qu’il s’agisse des sujets traités dans son premier album (et livre) – le suicide, la mort, la recherche de la vérité -, ou simplement la personnalité qu’incarne sa musique, on sent très bien ce lien entre le compositeur et le mélomane. L’identification au sentiment livré par la musique est tangible. Il suffit d’une écoute attentive et d’une curiosité musicale pour le sentir.

Que ce passe-t-il lorsque l’on évacue la portion la plus évidente de ce processus d’identification (les paroles) ? Il s’en retourne une première écoute insatisfaite, mais remplie de curiosité et de mystère. C’est qu’au rythme de la vie de tous les jours, il est impossible d’apprécier une des trois chansons de Deconstructionist, qui, en passant, sont plus de 23 minutes chacune. Il a fallu se retrouver avec soi-même, seul, pour réellement être capable d’écouter quoi que ce soit. Un chant minimaliste et plaignant, des percussions dignes d’un acte rituel, bref, un enchantement chamaniste t’entraînant dans une expérience dépassant la limite que ce que l’on peut qualifier d’expérimental. Certaines boutades nous font croire à des élans post-rock, d’autres à des bridges d’un folk doomish, mais on se résigne rapidement à se dire que c’est tout simplement une musique ambiante. Une trame sonore pour l’éveil – ou la mort – de ta conscience. C’est à ce point radical. Cette dualité est d’ailleurs transmise linguistiquement par chacun des titres.

Le premier, Awake Now, évoque bien sûr le commencement. Le deuxième, Infinite Death, nous parle directement d’une mort et ce qu’elle est vraiment en commençant avec ce discours du professeur de Yale, Shelly Kagan, dans son essaie philosophique The Nature of Death (cont.); Believing You Will Die, où il déconstruit la question très existentielle suivante: What’s it like to be dead ? Et pour un dernier 39 minutes, l’Epsilon, c’est à dire, on suppose, cette espèce d’espace entre la vie et la mort.

On comprend beaucoup mieux le titre de l’album après avoir saisi le sujet philosophique qu’il porte en lui. C’est une analyse similaire qui fait que l’on peut apprécier une oeuvre contemporaine qui serait, à prime à bord, absurde et incompréhensible. L’appréciation de l’album vient donc après une compréhension du processus et du contenu dissimulé entre musique et paroles. Ce n’est donc pas une écoute facile, ce l’est encore moins que le premier album, et encore moins que ce que l’on a pu entendre avec Have a Nice Life. D’ailleurs, si vous voulez plonger dans l’univers de l’auteur, il semble plus approprié de commencer avec une chanson d’Have a Nice Life. À condition d’aimer une musique post-punk bien planante. Faute de pouvoir vous faire écouter l’album, voici donc Bloodhail.

On croit très sincèrement que vous avez tout intérêt à vous avancer les yeux fermés dans l’oeuvre de Dan Barrett.

La sortie de l’album est prévu pour vendredi le 24 août en version digitale seulement sur le bandcamp au prix de 5 $.

Bonne chance.