[ENTREVUES] Post-Mortem de l’Oeil Du Tigre avec Maxime Blaquière, Will Nadeau & Nicolas Parisé

L'Oeil Du Tigre

En 2011, une petite flamme dans la scène DIY de Montréal s’est éteinte. Une petite flamme certes, mais une petite flamme qui aura réussie à nourrir un feu tout au long de son existence. Si le feu était dans le coeur des fondateurs du projet, des individus avec qui ils ont collaborer ou de ceux des gens qui vinrent graviter autour soit pour les spectacles ou pour acheter des disques n’a pas vraiment d’importance. Il est même sécuritaire d’affirmer que toutes ces réponses sont bonnes. Bien que notre scène regorge d’histoire du genre et que les flamèches sont allumées partout au travers la ville (voir la province, le pays, le monde entier) il est toujours décevant de voir une belle histoire en venir à sa fin. On s’attache aux personnages un moment donné, tsé?

L’Oeil Du Tigre fût cette petite flamme. Cette ‘petite flamme’ ce fut une maison de disque indépendante, une distro, une ‘agence de spectacle’ [lol, sorry Will]. Ils sont partis en faisant beaucoup de bruit avec le plus spectaculaire mur d’ampli que personne à jamais vus à l’Absynthe. Mais… personne en a vraiment parler. Un murmure, peut-être. Si vous manquiez à l’appel pendant tout ce temps, on vous offre une belle petite rétrospective du label.

Merci à Max, Will & Nic pour leur participation et leur enthousiasme face à l’entrevue.

Le nouveau projet d'un des gars.

VAKARME: Pour commencer, présentez-vous brièvement et parler nous un peu de vos fonctions au sein de L’Oeil Du Tigre.

Maxime Blaquière: Moi c’est Max. Je m’occupais généralement d’à peu près tout, car je suis très perfectionniste et je veux m’assurer que le quality control soit exemplaire (note: ça ne veut pas dire que tout était parfait… y’know). D’autre part, je m’occupais de tout ce qui touchait de près ou de loin aux questions de graphisme, sites web, médias sociaux, coordination (entre les bands, nous, et les usines de pressage), conception des pochettes, etc…

Will ‘Wood’ Nadeau: Bonjour.. ehh.. je m’occupais de… c’est quoi qu’on a dit tantôt? Les shows? Ouin..

M: Mais de toutes façons, on n’était pas seul, on avait deux Nicolas avec nous, Mr. Gonthier (merch, shipping) et Nicolas Parisé (coordination, distro, monsieur no-cellphone). Chacun avait une responsabilité principale, mais tout le monde se mêlait de tout parce qu’on a toujours mieux travaillé en équipe.

VAKARME: Que fesiez-vous avant et comment vous êtes-vous rencontré?

W: Avant, moi je jouais de la musique et j’organisais des shows, mais un moment donné j’ai tout arrêté, jusqu’à ce que j’embarque dans Mon Oeil avec Max en 2006.

M: Avant? Pas grand chose… j’allais à l’école et je m’ennuyais de m’impliquer dans la scène. Quand je suis déménagé à Montréal, j’ai rencontré des gens qui jouaient dans des bands ou qui bookaient des shows. Bref, j’ai fini par me dire que comme j’ai toujours voulu avoir un label, c’était le temps que je prenne les choses en charge et c’est là que Mon Oeil est né, en 2005.

Nicolas Parisé: en 2003, j’allais au cégep, j’écoutais des groupes de merde, Max était dans mon cours d’éducation physique et ont jouait au ping-pong et c’est là qu’il m’a fait découvrir Hot Cross. De 2005 à 2009, j’ai été impliqué avec Posi Greg dans un petit label de cassettes nommé Wheresthatdeerhead. Le 15/08/2009, j’ai été repêché par Max et Wood dans l’ODT.

W: Parce que ouin, Max avait commencé tout seul et il voulait se mettre à booker des shows. Comme j’avais de bons contacts et que j’aimais Blink-182, j’ai comme pas pu y dire non.

VAKARME: Quel est l’origine du nom L’Oeil du Tigre?

M: Ben c’est un peu un accident, ou plutôt le nom le plus logique pour le concept de l’époque. Au départ, Louis Guillemette [solids, plusminus, kraken, le tigre records] devait faire partie du projet, on a donc combiné Mon Oeil et  Le Tigre ensemble. Comme j’ai toujours été un gros fan de Rocky, l’Oeil du Tigre semblait définitivement la meilleure idée.

VAKARME: Votre première parution en tant que label fut Videoville. Comment s’est déroulé le processus et quels était vos liens avec le groupe?

W: Videoville nous ont envoyé un message sur MySpace en disant qu’ils cherchaient un label mais qu’en fait, c’était leur premier release pis y connaissaient rien là-dedans.

M: Comme on avait entendu de bonnes choses sur leur band à cause de leurs prestations enflammées à genoux, on a accepté de les rencontrer à nos bureaux au 401 de la Cité 2000 pis ça a cliqué. Ils voulaient faire de quoi de simple pis ils aimaient bien notre approche DIY, alors on a convenu de sortir ça en CD dupliqué en usine mais de sérigraphier et de monter les pochettes nous-même. Dit de même, ça sonne génial sauf que ça s’est avéré être un cauchemar, on a eu des fucks à l’impression, donc ça prenait un gros total de 15 minutes monter une pochette. Quand t’en as 500, même si t’as un groupe de 6 personnes pour t’aider, ça avance pas vite!

VAKARME: La réception de l’album à sa sortie fût-elle supérieure ou inférieure à vos attentes?

W: Vu le niveau de distribution qu’on avait à cette époque-là, je considère que ça s’est pas trop mal passé. Le disque a eu de bons reviews et ça a constitué un bon premier release, car on a appris de bonnes leçons, genre que de faire des pochettes compliquées, ça vaut pas la peine.

VAKARME: Votre mission avait pour but de répondre à un manque au sein de la scène indépendante montréalaise. Comment trouvez-vous que les choses on évoluées depuis?

W: Dans le temps, la scène punk/hardcore était un peu dans un creux mais depuis, on dirait qu’il y a un nouveau souffle, que les gens ont compris que pour qu’il se passe de quoi, il suffit de booker un show pis que c’est pas compliqué à faire. Il y a genre 20 scènes punk à Montréal, on était juste un poisson parmi tant d’autres.

M: C’est sûr que ça a évolué. Au début, j’étais très idéaliste et j’ai toujours voulu que le bon vieux temps revienne. Il y a dix ans, 400 kids se rendaient à l’X pour un show avec quatre bands locaux, je me suis toujours dit que ça reviendrait un jour, mais c’est pas vraiment le cas. En ce qui concerne l’Oeil du tigre, on était peut-être trop dans une niche spécialisée car à Montréal et au Québec, nos releases ne se vendaient pas tant que ça et on n’a très certainement jamais réussi à rassembler 400 personnes pour un show, même avec un fest de 14 bands à 10$ l’entrée.

N.P: Wood à raison, un poisson parmi tant d’autre. Avant nous, il y en avait d’autre et il va y en avoir d’autre après. Regardez ce qui se passe du coté de l’ouest de l’île dans le coin de St-Henri. Il y a une grosse scène punk aux alentours des lofts FATTAL , beaucoup de musiciens et de marginaux qui se sont construit une communauté à leur image et la ville veut détruire celle-ci pour laisser place à des constructions routières et un beau cartier de condos non dérangeant. Mais les gens qui ont la scène indépendante à cœur ne se laissent pas décourager et se réorganisent autrement.

VAKARME: Vous avez travaillé avec plusieurs groupes de l’extérieur de Montréal, donc certains de la France, des États-Unis ou même du Mexique. Qu’est ce qui vous a poussez à élargir vos horizons de la sorte?

M: Hahaha… Nic Parisé et moi, on a toujours été des fans du message board VivaLaVinyl, un endroit où un paquet de monde de partout se rend pour échanger des disques, promouvoir leur band ou leur label, chercher des contacts pour des tours, etc etc… Bref, dans nos têtes, le monde a jamais été aussi gros qu’il en a l’air. Dans le temps de Mon Oeil, il m’a semblé vraiment petit le jour où j’ai tradé des Cds de la Maladresse avec un dude en Turquie pour nos distros respectives. Même chose pour Nic avec la Malaysie, il a toujours un bon contact avec Arwith [Utarid Tapes]. Quand l’Oeil du Tigre est arrivé, c’était donc clair pour nous qu’on aurait notre place au niveau ‘international’.

N.P: Je crois que nous sommes curieux de ce qui se passe ailleurs dans le monde. Nous avons pas mal tous voyagé. C’est la moindre des choses d’élargir nos horizons, surtout quand on veut que nos groupes percent aussi à l’étranger. C’est pour cette raison que nous avons fait appel à des labels d’ailleurs pour nous aider à sortir quelques disques. Je pense à Vendetta (Allemagne), Dream Comes True (France) et Sex Cave Records (USA) qui nous ont permis de se faire connaître ailleurs, à petite échelle. Nous leur avons rendu la pareille. Et puis avec les années, le réseau de contacts se solidifie.

W: Worldwide!!!

VAKARME: Un volet important de vos activités fut d’organiser des concerts. Pouvez-vous nous énumérer certains groupes avec qui vous avez travaillés à ce niveau?

W: Native, Kraken, Solids, Daniel Striped Tiger, Chalk Talk/Pachangacha, Discord of a Forgotten Sketch, La Maladresse, Videoville, Royaume des Morts, Greg Cocaine, Milanku, Expectorated Sequence, Final Bâton, Alaskan, Black Ships, Thunder Bay, Jingafly, Hawkes… Sans compter tous les bands qui sont juste passés en tournée une fois ou deux, ça nous a permis de connaître plein de gens qui ont les mêmes valeurs et principes de vie que nous.

M: Yep.

N.P: Nous n’avons pas que « travaillé » avec ces groupes, nous avons carrément développé une relation d’amitié, surtout avec les gars de Chalk Talk/Pachangacha qui par la suite ont fait jouer Royaume Des Morts aux USA et ont sortit un 7inch de Solids sur leur label Sex Cave Records.

VAKARME: Comment décririez-vous le succès général de ce volet?

W: Ben dans ma vie, j’ai booké une bonne centaine de shows et rares sont ceux qui ont vraiment chié. Pour ce qui reste, ça a toujours atteint un certain niveau de « cool », il n’y a donc aucune raison de se plaindre; les shows, ça arrive une fois, c’est là qu’un musicien se prouve et que la musique atteint une dimension qu’un disque ne peut atteindre, c’est un moment unique dont je n’ai toujours retiré que du positif.

M: Pour ma part, un show, ça a toujours été LE moment dans la semaine où tout le monde de la scène se rencontre. Dans la vie, chacun fait ses trucs de son côté et on subit tous les préoccupations de ce que c’est que de travailler et de vivre; le soir d’un show c’est là que tout ça disparaît et que tout le monde se relâche, on peut tous partager ensemble ce moment unique et positif dont Wood parlait. Ça, c’était le point culminant de tous les efforts qu’on a déployés dans le label car c’est un peu pour ça qu’on le faisait dans le fond.

VAKARME: Quel est le pire show que vous avez booké?

W: Le show d’Halloween au Playhouse avec Puke Slippers, Malcolm Bauld, Greg Cocaine, Young’n’Lost acoustique, Expectorated Sequence… je pense qu’on en oublie et même qu’on se trompe… pire show man..

M: Moi je pense que c’est celui de Discord, La Maladresse et Anthems. C’était au Jupiter Room, ça avait juste pas rapport comme place, y’avait 8 personnes qui s’étaient pointées (peut-être moins), c’était vraiment weird comme ambiance à cause de l’endroit. Les bands étaient bons mais la soirée a jamais levé.

VAKARME: Le meilleur, en excluant les 2 derniers?

W: Native avec La Dispute, à l’Esco, c’était malade. Les deux MOFOs aussi, genre Peter & Craig à l’Esco.

M: Moi c’est pas une question de « le » meilleur show, mais « les ». Dans les débuts de Mon Oeil, je bookais des shows dans la cuisine de l’appart que je partageais avec Greg Cocaine (le dude) pis on a eu des soirées assez mémorables avec Greg Cocaine (le band), Discord, Expect, DD/MM/YYYY, Camaromance, Thunder Bay, Vicious&Delicious, Lanterns, This Flood Covers the Earth, Hawkes, Bone Eater… Sérieux, c’était juste wow. (props à Nic Gonthier, Greg MacVicar et Rory pour avoir continué après nous).

VAKARME: Quels moyens vous serviez-vous pour faire la promotion de vos évènements?

M: Bien honnêtement, on faisait des flyers, mais on les passait pas vraiment. Ce qui marchait pour nous, c’était le web et le bouche-à-oreille.

W: Moi je faisais du postering pareil, mais on a jamais été capable d’évaluer l’impact que ça avait sur les shows.

M: Des fois, ça semblait juste de l’énergie dépensée pour rien.

W: Mais au moins, j’ai jamais pogné de contravention!

VAKARME: Quel groupe local avez-vous vu le plus s’améliorer au fil des années?

M+W: Kraken.

W: Au début, on les trouvait vraiment drôles mais finalement, c’est vraiment devenu un bon band.

M: Première fois qu’on les a bookés, c’était leur premier show à Montréal pis on savait pas trop à quoi s’attendre. On avait croisé certains dudes du band dans les shows qu’on faisait mais sans plus. Turns out que ça sonnait comme un mélange de Black Ships pis de Thunder Bay, on les trouvait effectivement assez drôles dans ce contexte-là, mais j’avais assuré à Wood que suffisait de leur donner un an ou deux pour qu’ils définissent mieux leur son et.. voyez ce que ça a donné. On est vraiment content de l’attention qu’ils reçoivent, ils le méritent amplement et le meilleur reste à venir.

VAKARME: Quel label vous a le plus influencé et pourquoi?

W: Dischord. Pour le ultra-DIYism.

M: Même affaire pour moi, leur façon de faire a toujours été inspirante pour moi. Si seulement on avait pu avoir une maison à nous !

VAKARME: Le band avec lequel vous avez le plus aimer travailler?

W: Native. Bon band, bon dudes. Ils sont straight edge, mais pas preachy. Ils sont un peu beyond-their-age, genre mature pour leur âge, ça a toujours été nice avec eux.

M: La Maladresse. Ces gars-là sont tellement tout le temps content, c’est malade! Tout a toujours été super easy avec eux, jamais de chi-chi pour rien, c’était vraiment chill.

VAKARME: Question qui tue: le pire?

W: Noia. Y’avait beaucoup d’espoir au début, mais finalement le succès n’a pas été ce qu’on avait escompté, on a eu des conflits personnels et bref, la relation s’est détériorée par la suite.

M: Hahahaha… ANTHEMS! Un de ces bands random qui t’envoie un message sur MySpace pour que tu leur book un show. Le dude était super enjoué, il nous a écrit genre 4-5 mois avant la date du show et il nous envoyait un message à chaque deux semaines pour nous dire à quel point il était excité et qu’il avait hâte au show. À un certain point, c’était rendu aux deux jours!! C’était ridicule comment le gars capotait.

Bref, le jour du show arrive et comme on a mentionné plus tôt, c’était au Jupiter Room et c’était très bof comme endroit. Mais finalement, Anthems étaient des gars vraiment weirds, super gênés, ils sont jamais venus nous parler ni même demander leur paye. Considérant le fait qu’ils venaient d’Halifax en Nouvelle-Écosse, c’était plutôt surprenant. Wood et moi on voulait faire « les premiers pas », mais on les trouvait tellement poon par rapport à l’image qu’ils donnaient d’eux avant de venir qu’on s’est dit qu’on allait attendre qu’ils viennent nous parler. Pis y sont jamais venus.

VAKARME: Votre plus grand succès?

M: Si y fallait mettre un succès sur un album de grands succès, ce serait « Things will come, things will go » [de Hawkes] Le monde en parle encore aujourd’hui, même Solids ont fait un cover de la chanson. Reste qu’à l’époque, ça marquait et à chaque show tout le monde chantait les paroles avec le band. C’était vraiment great.

W: Ça a été de formé un team avec trois autres dudes. Ça a juste ben marché.

VAKARME: Votre pire échec?

W: De ne pas avoir releasé Solids en vinyle.

M: Même affaire. Pis c’est de ma faute.

VAKARME: Si c’était a refaire le referriez vous? Que feriez vous différemment?

W: Oui je le referais. J’commencerais par releaser Solids en vinyle pis après, je me limiterais à booker moins de shows, mais des meilleurs. Faire moins de releases, mais des meilleurs.

M: Je le referais aussi. Je pense que je commencerais par sceller les ententes avec les bands dans un contrat. On a toujours fait les choses de façons DIY avec une bonne vieille poignée de main, mais on s’est rendu compte après quelques malentendus que c’était mieux de tout coucher sur papier. Autrement, je pense qu’il aurait fallu mieux promouvoir nos trucs mais je vois pas trop comment exactement, probablement en aidant les bands à se booker des shows en-dehors de la ville ou des tours.

VAKARME: Avez-vous d’autres projets en ce moment?

W: Je viens de m’acheter un chien.

M: Moi j’ai rien de concret pour l’instant…

N.P: Je continue avec mon propre petit label Désordre Ordonné à sortir des cassettes et bientôt à collaborer sur des vinyles.

VAKARME: Pour terminer, avec quel bands aimeriez vous vous associez présentement si le label existait toujours?

M: Milanku. Sont juste bons, tellement sous-estimés. Écoutez-les.

W: Milanku. Je pense que ce band-là se séparera jamais. Comme Discord.

N.P: Comme les autres, Milanku. Et ça s’ent vient !