[CRITIQUES] Propagandhi – Failed States – Epitaph Records (2012)

Propagandhi - Failed States - Epitaph Records (2012)

Propagandhi est un groupe dans une classe à part. En marge de leurs pairs qui sévissaient lors de l’explosion punk rock des années 90, mais également à part de tout ce qui se fait dans la musique extrême et revendicatrice. Après l’écoute de Supporting Caste, vous avez sans doute été subjugués par votre inaptitude à les comparer à autre chose qu’à eux-mêmes. L’ajout du Beaver [Dave Guillas] comme 2ème guitare au sein de la formation et son expérience dans le groupe de math/post-rock instrumental Giant Sons sont venues ajouté une nouvelle dimension au son du groupe et aura également contribué à concrétiser une nouvelle direction que le groupe semblait avoir pris avec un peu moins d’assurance sur le très sous-estimé Potemkin City Limits. On aura dû attendre cinq longues et interminables années avant d’avoir une suite à ce dernier et l’avenir semblait incertain. On pense entre autres aux frasques de Glen Lambert, l’alter ego de Chris Hannah ou à l’inactivité de la troupe sur scène qui privilégiait alors militer ou opérer G7 Welcoming Comittee.

Puis, en 2009, Propag est revenu en force et a sorti un des albums les plus définitifs du catalogue du désormais défunt Smallman Records. Ils prirent la route d’assaut et firent de Supporting Caste un des succès les plus retentissants de leur carrière. Ça allait presque trop bien et après la dissolution de Smallman Records, le groupe était déterminé à sortir un nouvel opus le plus vite possible. Ayant une réputation plutôt effrayante, il semblait y avoir un manque d’intérêt chez les plus gros labels indépendants. Hors de question que ça sorte sur Victory Records ou quelque chose du genre, mais s’attarder là-dessus serait de la pure divagation. Non, ils finirent par annoncer une nouvelle mitigée voir même quelque peu controversée: Failed States allait sortir sur Epitaph Records.

Avec du recul, on comprend notre réaction initiale. Premièrement parce qu’on a ici affaire au groupe qui a écrit Rock For Sustainable Capitalism. Deuxièment parce que Epitaph n’est plus exactement reconnu pour la consistance de leur catalogue. Mais en même temps, tout ça fait du sens. Epitaph est probablement le seul label qui pourrait offrir la possibilité de déferler la furie de Propagandhi sur le plus de gens possible. Cette même fureur qui doit être tannée de prêcher aux convertis et qui n’a qu’un seul objectif: ouvrir des yeux, faire fondre des cerveaux, vous dressez tous les poils sur le corps et vous matraquer les oreilles. Eh puis, partager un label avec Converge et OWTH c’est quand même pas si pire en fin de compte. Laissez donc votre mauvaise foi à la porte parce qu’ici, Propagandhi livre la marchandise. Pis su’un esti d’temps, à part de ça.

Votre première impression de l’album sera trompeuse. Note To Self se veut un peu une suite directe de ‘Last Will And Testament’. Pas en tant que ‘Last Will And Testament 2′ mais plus comme le fil conducteur entre les deux albums qui leur permet de s’emboîter l’un à la suite de l’autre, comme si le groupe voulait reprendre là où il nous avait laissé. Vous n’entendrez jamais une 2ème piste semblable sur la galette, car le groupe prendra une toute autre direction par la suite, mais pour le moment vous avez droit à une longue intro instrumentale de deux minutes qui n’est pas sans rappeler le post-hardcore surchargé que Choke nous avait offert sur leurs 2 derniers albums. C’est planant, épique et savoureux. Puis, la chanson décolle. Chris Hannah prend le micro et nous démontre qu’il n’a pas perdu ses sensibilités mélodiques uniques, ni son arrogance et sa fougue. Y’a pas de doute (ça fait longtemps qu’on en avait plus, de toute façon), on n’a plus du tout affaire au même groupe qui a écrit Ska Sucks. Le propos est concis et très d’actualité et la qualité des textes atteint un nouveau niveau d’excellence. La date de sortie de l’album qui coïncide un peu trop avec nos élections provinciales jumelées aux premières lignes marquantes de l’album How does it make you feel to know that you voted for this? saura venir vous pogner les tripes et vous virer tout à l’envers. Si Propag ont toujours été progressif dans le propos, ils seront désormais aussi reconnus comme étant progressifs dans leur musique.

Donnant suite à cette monumentale pièce de six minutes qui se termine sur des accents dub, on enchaine rapidement avec la pièce titre de l’album. Très rapidement. Failed States nous fait réaliser qu’on était rendu un peu trop confortable et vient solidement nous brasser la cage avec un riff trash métal incroyablement efficace qui vous donnera le gout de vous faire pousser les cheveux et de faire des signes du devil. Le groupe garde la pédale dans le tapis pour Devil’s Creek et nous offre une pièce qui semble être une réactualisation du son qu’ils avaient sur Today’s Empire, Tomorrow’s Ashes. Ils n’ont pas perdu la touche et ont fini par applaudir le choix plutôt incongru d’introduction à l’album. Si on avait des doutes qu’ils avaient fini par s’adoucir avec l’âge, ils se sont éclipsés.

Si vous faites partie de ceux qui auront toujours apprécié les chansons de Todd (qui fait un travail incroyable à la basse depuis le début de l’album), vous allez être servi avec Rattan Cane. C’est non seulement la meilleure pièce que The Rod aura fait, mais également la pièce phare de l’album. L’intro est probablement ce que Propagandhi aura fait qui se rapproche le plus du doom metal jusqu’à maintenant et lorsque la pièce explose enfin, on a droit au paroxysme de l’agression que l’album a à nous offrir. Ils font preuve d’une sournoiserie hors du commun en nous leurrant avec une petite interlude tranquille et mélodique vers la fin de la chanson pour ensuite nous servir un déferlement de furie primitive tellement efficace et défoulatoire qu’il possède le potentiel de faire faire le saut à quiconque écouterait d’une oreille inattentive. Ça finit sur du motherfucking blastbeat qui se juxtapose à un riff angulaire et saccadé qui donne écho à Tertium Non Datur en plus violent.

Tant qu’à être dans le volet ‘violence extrême’ de l’album, ça fait juste du sens d’enchainer avec une autre pièce de Todd intitulée Hadron Collision. Status Update viendra clore la première moitié de l’album avec un morceau court, ultra-technique et rapide au point qu’il en défie les lois de la physique. Joussif et marquant comme titre, cette pièce deviendra la préférée de plusieurs amateurs de circle pits.

Les plus (mal)chanceux auront la chance de reprendre leur souffle un peu en changeant leur vinyle de bord quand la version wax sera disponible, mais si vous êtes impatients et que votre expérience est vécue à l’aide d’un cd, Todd se remet à vous cracher du venin dans les oreilles avec Cognitive Suicide. Il est intéressant de voir le progrès de ce personnage et de le voir prendre plus de place sur un album. Les morceaux qu’il nous offre sont tous excellents et le titre ne vient pas faire exception. La pièce vient prendre une tournure incroyablement trash metal vers la mi-chemin avec un riff de bass destructeur qui pave la route pour un solo de guitare encore plus graisseux et fourbe que la fois ou vous ne compreniez plus rien après avoir entendu les premières 30 secondes de Dear Coaches Corner.

Le travail en composition du groupe en entier est irréprochable jusqu’à présent. Les structures sont complexes et les arrangements sont soignés et exécutés avec une précision et une assurance phénoménale. Mais à certaines occasions le tout bénéficierait d’une production un petit peu moins clinique et propre; le sampling au milieu de Things I Like peut servir d’exemple en étant un peu distrayant et porter trop à l’avant-plan, donnant un peu l’impression que ça ne colle pas bien avec la musique. Le propos tenu est quant à lui étroitement lié avec la chanson; Propagandhi ne laisse rien au hasard et il est bon de voir un groupe aborder le sujet des premières nations avec autant de ferveur depuis tant d’années. Sans être mauvais, le morceau est un peu décousu et est probablement un des moins marquants de l’album. Il n’en demeure pas moins efficace et ne vient en aucun cas perturber le sequencing de l’album.

Les 15 dernières minutes de l’album vous déferleront dessus comme une tempête avec la succession de Unscripted Moment, Dark Matter, Lotus Gait et Duplicate Keys Icaro (An Interim Report). Unscripted Moment est un morceau plus mid-tempo qui vient un peu ralentir la cadence et ça fait du bien. Les riffs de guitares sont inspirés et brulants d’authenticité. On reste dans une cadence plus réservée pour Dark Matters mais la pièce est plus punchée que la précédente et si on a négligé de parler des prouesses incroyables de Jord Samoleski derrière la batterie, on ne peut pas passer sous silence le travail exemplaire qu’il fait sur ce morceau. Il nous propulse dans toutes les directions et vient bien accentuer les différentes sections de la chanson. On est prêt à vous le jurer, il s’agit ici d’un des meilleurs drummer au monde… toute catégorie confondue. Si sa réputation n’est plus à faire, il réussi quand même à nous décrocher la mâchoire à répétition tout au long de l’album, soit par sa justesse vertigineuse que par sa technique exemplaire.

Le tempo remonte pour Lotus Gait pour ce qui est un des titres les plus mélodiques de l’album. Les sonorités sont typiques du groupe et rendu là, ils devraient faire taire tous les sceptiques qui ne croyaient plus en la résurgence du son de TETA. S’il y avait toutefois une déception cruelle et amère sur cet album, c’est bien Duplicate Keys Icaro. Non pas que le morceau soit mauvais, loin de là. Il s’agit en fait d’une des meilleures pièces de l’album. Mais qu’on se le dise: on considère impardonnable le fait qu’ils aient choisi de sortir ce titre comme 2ème single, ruinant ainsi la pièce de résistance de l’album. Pièce qui viendra s’inscrire comme étant une des grandes réussites du groupe et se taillera donc une place de choix à côté des Purina Hall Of Fame et autres pièces cultes qui font parti de leur panthéon.

Bien que Failed States soit sans failles et mené d’une main de maître, votre première écoute risque de vous laisser perplexe. Il se passe beaucoup de choses sur cet album et certaines décisions peu conventionnelles ou des arrangements tellement complexes peuvent donner l’impression que l’album est farouche, voir indomptable. Il faut dire que nous aussi nous n’étions pas entièrement convaincu qu’ils pourraient se relancer eux-mêmes après Supporting Caste. Pourtant, vous vous surprendrez à revisiter l’album régulièrement. Vous finirez même surement par développer une obsession malsaine un coup que vous l’aurez accepté pour ce qu’il est: peut-être, probablement (surement) l’album de l’année. Ou si vous préférez : UN CALISS DE CHEF D’OEUVRE.