[CRITIQUES] Amenra – Mass V – Neurot Recording (2012)

Amenra - Mass V - Neurot Recording (2012)

Rêver en noir et blanc

De temps à autre, certains groupes viennent, par leur dévouement absolu à l’art, redéfinir les standards établis par leurs prédécesseurs. Sans parler de véritable révolution, on assiste plutôt à l’évolution. Lorsqu’un band se défini comme étant sa propre religion, on sait alors qu’il s’agit d’une force extraordinaire. Un phénomène imprévisible. C’est ce que représente Amenra. Si le terme « orthodoxe » ne fait certes pas parti du langage de la troupe belge, ils opèrent sous la Church of Ra. Une véritable secte artistique, regroupant divers projets gravitant autour des membres et amis(es) du groupe.

Depuis 1999, la formation flamande travaille d’arrache-pied à façonner un univers unique en progressant toujours un peu plus à chaque sortie. Ils nous reviennent maintenant avec leur quatrième offrande complète, Mass V. L’album capital, celui de la consécration. Résultat d’une constante envie d’entretenir un culte de la créativité. Pas surprenant de voir l’oeuvre paraître chez Neurot, label dirigé par les géants Neurosis. C’est d’ailleurs tout à fait approprié de dresser des parallèles entre les deux entités, leur vision quasi-ésotérique de l’art étant le point de convergence. Si, musicalement, la bande d’Oakland mise davantage sur les changements d’atmosphère, les belges optent plutôt pour une dynamique globale qu’ils modèlent en profondeur.

Dès les premières notes de Dearborn and Buried, le son de cloche est lancé. On sait à l’instant qu’on ne reviendra plus jamais en arrière. Ce climat malsain, empli d’oppression, est ici poussé à l’extrême. Malgré cette lourdeur inquiétante, le tout respire parfaitement. Le groupe installe une tension en perpétuel mouvement. Une puissante mutation tout en nuance, sans fioriture, répartie sur quatre titres. Quatre éléments que l’on peut sortir de leur contexte mais qui se dégustent à priori d’une seule traite. L’ensemble forme une immense fresque audio, véritable bombe prête à exploser à tout moment. On traverse l’opus comme une histoire qui nous est racontée. On naît, grandit et meurt avec lui pour ensuite renaître. On se laisse absorber par le cycle.

Tout au long du périple, des voix incantatoires, chuchotées ou encore parlées apparaissent ici et là, venant hanter les morceaux. Contraste marqué avec la voix cathartique, libératrice de l’âme, de l’énigmatique Colin H. Van Eeckhout. L’ambiance cauchemardesque renvoie directement au cinéma expressionniste allemand. Car, chez Amenra, on voit la vie en noir et blanc. Tant au niveau de l’esthétique visuelle que du cadre musical, les rares zones d’éclaircies sont souvent éclipsées. La formation réussie néanmoins à transformer cette ténébreuse agressivité en beauté parfois hypnotique.

La pièce finale, Nowena, vient légèrement nous déstabiliser durant les premiers instants. Le registre vocal employé y est clair mais réservé, à la manière de Maynard James Keenan de Tool. On y sent une tentative d’inclusion à l’intérieur du mysticisme. Un peu comme s’ils nous laissaient pénétrer leur monde ultra secret pendant quelques minutes. À peine engagé dans cette expérience ritualistique, on est frappé de nouveau par la foudre. C’est alors que surgit comme par enchantement la voix féroce du vénérable Scott Kelly (Neurosis). Il s’infiltre d’un naturel déconcertant comme la pièce manquante que l’on aurait cherché en vain depuis toujours.

Mass V est le genre d’album qui ne nous laisse guère indifférent. Chaque écoute se veut pertinente, toujours propice à la récolte d’indices nous menant vers la clé du mystère. Si on s’y laisse imprégner, en s’abandonnant à tout moment, on en ressort récompensé, voir transformé. Suite à un parcours jusqu’à présent sans faille, il sera intéressant de voir si le groupe saura une fois de plus repousser ses propres limites.

Oli