[CRITIQUES] Voivod – Target Earth – Century Media (2013)

Voivod - Target Earth - Century Media (2013)

Rencontre du troisième type

Il y a de ces moments qui vous marquent à jamais. Ces premières fois qui demeurent gravé dans votre cortex pour toujours. Celles qui ne contribuent pas à changer votre vie, mais qui la définie. Je me souviens de mon premier contact avec Voivod. C’était en 1989, j’avais 9 ans et je regardais avec ferveur Solidrok à Musique Plus, animé par le désormais cultissime Paul Sarrasin. Lors d’une émission, j’ai vu le clip de la chanson Tribal Conviction. Malgré mon jeune âge, mes oreilles étaient déjà bien dépucelées par une panoplie de musiques agressives et aventureuses. Mais là, l’expérience auquel j’étais convié dépassais l’entendement. C’était pratiquement irréel. Jamais auparavant j’avais été exposé à un phénomène auditif aussi étrange accompagnées d’images qui l’étaient tout autant. Bizarre, mais ô combien attirant. Ces sonorités futuristes ne pouvaient provenir d’êtres humains, ça devais probablement venir d’une autre planète. Et ce nom, Voivod? Oui, des extraterrestres! Peu de temps après, on a présenté un reportage. Quoi? Ils sont originaires de Jonquière! Si près mais si loin à la fois. J’ai alors compris. J’étais converti pour l’éternité.

Puis vint Nothingface. À une époque où la scène thrash métal commençait à stagner et à se chercher, les Jonquiérois proposait un album situé à des années lumières de ses comparses. Ils jetaient une fois de plus de nouvelles bases. Car, c’est ça Voivod. Une formation en constante mutation, progressif dans sa forme la plus pure, grandissant toujours avec son concept vers l’étape ultérieure. Malgré des changements majeurs à l’interne ainsi qu’un accident de la route frôlant la catastrophe lors d’une tournée européenne, l’entité a toujours constituée une force indestructible. Jusqu’à la fatidique date du 26 août 2005, lorsque l’un des membres de l’équipage tomba au combat. La triste perte de Denis « Piggy » D’amour venait alors porter ombrage au future. Ce jour là, le monde ne perdait pas que le guitariste le plus innovateur de l’histoire des musiques lourdes, mais aussi un être exceptionnel. Comme on ne peut remplacer l’irremplaçable, la fin était imminente…

Sauf qu’un super-héros ne meurt jamais. Qui de mieux placé qu’un inconditionnel admirateur qui s’adonne également être un guitariste hors pair pour venir combler la pièce manquante. Entre en poste Daniel « Chewy » Mongrain (ex-Martyr). Soyons honnêtes, c’était sans doutes la meilleure décision à prendre de la part du groupe. Poursuivre avec quelqu’un qui comprend Voivod, sa philosophie, mais aussi la dure réalité de reprendre là où celui responsable d’un son si distinctif à laissé. Parfait complément au retour du bassiste et membre fondateur Jean-Yves « Blacky » Thériault qui renouaient alors avec ses deux illustres collègues, le batteur Michel « Away » Langevin et le chanteur Denis « Snake » Bélanger. Les guerriers de glace sonnaient l’alarme de réactivation du vaisseau. Suite à une série de concerts acclamés à travers le monde perpétuant l’héritage de Piggy, la magie repris de plus belle. Le désir d’écrire une nouvelle page de l’implacable saga se concrétisa.

Target Earth débarque donc en flèche, ouvrant avec honneur un treizième chapitre historique. Nouveau départ, s’il en est, souligné par une signature chez Century Media, un logo tout neuf et une pochette fort soignée (et colorée) naturellement signée Away. Cette cure de jouvence ravive l’étincelle d’une puissance créatrice qui éclot sans restrictions, bien au delà des frontières du réel. La passion surgit, la cité de Morgöth s’éveille à nouveau. Si certains aiment crier au retour aux sources dès la première écoute, il faut toujours garder en tête qu’il s’agit de Voivod. Le band poursuit son ascension en puisant à même ses meilleures cartes pour mieux conquérir. Le passé intervient plutôt sous forme de mises en abyme, en guise de points de repères efficaces vers une transition en perpétuelle mouvance.

La pièce titre donne non seulement le coup d’envoi, mais représente parfaitement l’essence de l’album. On perçoit les quatre bêtes en pleine possession de leurs moyens. Les astres s’alignent, le magnétisme opère. De surcroît, on remarque les prouesses de Chewy. Les riffs sont tranchants, concis, toujours puissamment ficelés. Les solos, inspirés, sont livrés avec abandon. L’esprit demeure conservé, mais le guitariste y ajoute la touche personnelle qui matérialise ici l’espoir. Rafraîchissant! On retrouve avec enthousiasme ce son de basse si précieux, gracieuseté de Blacky, qui nous manquait tant. Ça rugit tel le tonnerre qui se manifeste en plein orage violent. La voix de Snake fait preuve d’une maturité étonnante, s’articulant de manière polyvalente. Toujours d’un naturel déconcertant derrière les fûts, Away manoeuvre avec audace et vitalité gardant le tout captivant. On peut palper l’âme de Piggy planant sur l’ensemble jumelé à une soif certaine d’innover encore.

Empathy For The Enemy constitue l’archétype de la pièce parfaite du groupe. Ses rebondissements multiples accentués par un refrain fédérateur en font un classique en devenir. On remarque alors le retour des influences progressives plutôt effacées au profit d’un style plus directe sur les précédents efforts studios. Les compositions recherchées abondent en complexité sans jamais perdre en cohérence. On nous sert un collage abstrait construit en finesse, accessible par sa fluidité. Voivod nous aspire littéralement dans son monde. Kaleidos se présente comme une sorte de Killing Joke cosmique, génial clin d’oeil en guise d’admiration pour la troupe de Jaz Coleman. C’est avec stupéfaction que l’on accueille Corps Étranger, première incursion dans leur langue maternelle. Snake y livre une prose bouleversante concernant l’impuissance face aux ravages d’une maladie incurable. Ce combat s’exprime en mouvements robotiques sur fond crossover rétro-futuriste. La formation exploite sa folie éclaté avec la délirante Mechanical Mind tandis que la menaçante Warchaic nous plonge dans la noirceur des néants. Les racines punk primales si chères au band sont ici perceptibles sur l’irréductible Resistance. L’opus se termine sous forme d’intérrogation avec la brève Defiance qui laisse clairement présager une suite : Seeing your world engulfed in flames, Knowing your life won’t be the same…

Voivod célèbre ses 30 ans en offrant rien de moins que son album le plus complet, culmination d’un cheminement exemplaire empreint de dignité. Target Earth représente à merveille la force de caractère de ses artisans qui peuvent désormais savourés la reconnaissance pleinement méritée. Le néophyte y trouvera un point de départ approprié alors que le voivodien en herbe se verra déstabilisé juste assez pour émoustiller sa zone de confort. Car les maîtres de l’évolution métallique réussissent toujours à surprendre et ce, avec assurance. Si jamais cette offrande devait clore ce périple interplanétaire, la mission aura été accomplie avec succès. Mais, vous connaissez l’histoire…