[CRITIQUES] Jesu – Everyday I Get Closer To The Light From Which I Came – Avalanche Recordings (2013)

Jesu - Everyday I Get Closer To The Light From Which I Came - Avalanche Recordings (2013)

Cris et chuchotements

Faire le pedigree de Justin K. Broadrick, c’est se repasser l’histoire de la musique underground des 25 dernières années. L’artiste de Birmingham a tellement défoncé de portes qu’il n’a pas besoin de trimbaler un trousseau de clefs avec lui. Jesu compte parmi ses projets les plus constants (et consistants) au côté de Final, Techno Animal et bien entendu, Godflesh. Depuis donc 2004, cette entité bouleverse tout en faisant rêver. La musique, baignant en eau mélancolique, vient titiller nos cordes sensibles, nous rongeant l’intérieur jusqu’à couper le souffle. Everyday I Get Closer To The Light From Wich I Came vient une fois de plus enrichir une discographie essentielle.

La nostalgie colle à la peau d’Homesick, percutante première envolée de l’album. On laisse le passé derrière pour plutôt s’offrir une projection du désir de temps meilleurs à venir. C’est également l’évocation du triste sentiment d’un mal de vivre perpétuel. Et ce, peu importe l’endroit où l’on se retrouve. Ça transpire l’amertume à grosses gouttes, allant même jusqu’à vous faire éprouver la culpabilité d’un crime inexistant. La toile de fond bien installée, Comforter à le pouvoir d’attendrir même les plus durs d’entre nous. Ses clins d’oeil à Sigur Ros octroient une aura sidérante qui vous clouent sur place. Tout en progression, la chanson évoque la beauté majestueuse d’une éruption volcanique surplombant de surréalistes paysages islandais, terrifiés.

La pièce titre solidifie l’espoir sous toute ses formes. Peut-être même davantage les faux espoirs. La tenure maussade, beauté perturbée du morceau représente en quelque sorte l’inaccessible. La superficialité du fantasme. Le chagrin d’un amour que l’on ne pourra vivre en vain, mais que l’on désir à tout prix. Puis survient l’élévation. La pièce de résistance, l’ascension euphorique. The Great Leveller. L’équivalent d’une tempête de neige. Car, cette manifestation hivernale dissonante menée par dame nature signifie pour moi la splendeur à l’état pur. L’horizon possédé, sous l’emprise du venin craché par l’univers désespéré. Tu veux sortir pour libérer ton envie de faire partie du spectacle. Tu quittes ta prison intérieure pour rejoindre celle plus vaste, extérieure. Tu souhaites affronter l’intempérie sans savoir que c’est perdu d’avance. Une confrontation inutile. La nature se déchaîne pour mieux t’enchaîner. Tu lui appartiens. Nul autre choix que de lui accorder une danse. Elle dicte les pas, tu te laisses violemment bercer. Grey Is The Color conclue sobrement en histoire sans paroles. Le regard fixé sur votre fenêtre à contempler la pluie en terminer brutalement. On retrouve une certaine paix, la complaisance dans la dépression, alors que toute médication devient futile.

Ce joyau s’inscrit parmi les meilleurs enregistrements du groupe, au côté de Silver et Conqueror. Ce qui stupéfie toujours, c’est cette capacité à projeter l’émotion brute tout en extirpant les vôtres. L’exercice n’est pas sans rappeler un certain Ingmar Bergman. Tout comme le monumental cinéaste suédois, les sentiments dévoilés par Broadrick sont si palpables que l’on peut les couper au couteau. Une autre subjuguante réussite. Je vous reparlerai certainement de l’homme d’exception en mai prochain pour le tant attendu retour sur disque de Godflesh.

Oli