[CRITIQUES] Fuzz – Homonyme – In The Red Records (2013)

Fuzz - Homonyme - In The Red Records (2013)

 

Fast Times At Rosemont, High!

Ty Segall ne dort probablement pas. Impossible de penser, même, qu’il se repose. Le musicien de 26 ans cumule collaborations et parutions solo en abondance et ce, à la vitesse de la lumière. On pourrait décrire le protagoniste comme un croisement entre Donovan et John Lennon ayant carburé aux compiles NuggetsBack From The Grave et Pebbles. Ces ères de je-m’en-foutisme convainquant jumelé à une sensibilité pop innée. Le meilleur dans tout ça, c’est qu’il ne déçoit pratiquement jamais. Son plus récent projet, Fuzz, n’y fait pas exception.

C’est sous forme de trio, derrière les fûts et épaulé par Charles Moothart et Roland Cosio, que Segall délivre. Ce qui fait bien du sens. Voyez-vous, l’histoire nous a montrée que cette musique sauvage, badigeonnée à l’acide et munie d’une âme impénétrable, se pratiquait souvent mieux à trois. Cream, The Jimi Hendrix Experience, Blue Cheer, Road, Budgie, Highway Robbery, Sir Lord Baltimore, James Gang (mouture Joe Walsh), Bang!, Guru Guru, Edgar Broughton Band, Ash Ra Tempel jusqu’à Dinosaur Jr., The Melvins, Meat Puppets, Nirvana ou Sleep, la liste se dresse à l’infinie. Toujours en faire plus, avec moins. Tout donner, se livrer à feu et à sang au rock n’ roll, sans compromis. Fascinant, le pouvoir du trio. Pouvoir ne se limitant pas qu’au rapport titanesque au bruit, à la puissance sans limite, mais également à sa portée transcendantale. Évidemment, ici je parle de la dimension interstellaire du psychédélisme, de son véhicule de choix : les drogues. Et là, quand je dis drogue, je ne parle pas d’allumer les ronds de poêle et de sortir la coutellerie à 3h du matin, ni de nourrir monsieur bong jusqu’à l’indigestion. Non. Je fais bien sûr allusion aux hallucinogènes. Ces substances qui vous permettent d’affronter votre conscience sans filtre, de vous amener vers d’autres horizons. Un imprévisible voyage menant à des destinations jusqu’alors méconnues, une ouverture multidimensionnelle sur un autre monde. Fuzz est bien entendu imbibé de cette énergie cosmique, de sexe sale, d’amour-propre, de sueur alcoolique. De plus, ça rime avec buzz!

En écoutant ce premier album complet, je me suis souvenu de mon dépucelage aux champignons magiques. Disons qu’à cette époque, mes fin de semaines étaient plutôt enflammées et…enfumées! Tout bon week-end de débauche débute le vendredi soir, tôt, et se termine lorsque tu te réveille le dimanche en fin d’après-midi. J’étais alors sous la barre de la majorité, donc un adolescent studieux s’impliquant à fond à son école secondaire. L’événement se déroulait un vendredi, après une semaine de dur labeur à se péter la gueule au cannabis, légèrement modifié, un peu trop intense à notre goût. J’étais fin prêt pour passer à l’acte après avoir abruti mes amis toute la semaine à grand coup de « j’vais faire mon premier trip de mush vendredi soir ».

L’environnement est crucial pour ce rituel. On était rassemblé, quelques amis(es), à l’appartement de l’un de ceux-ci, plus vieux. Comme c’était souvent le cas, nous regardions des films (les activités sont limitées lorsque tu habite un petit village de mille habitants : écouter de la musique, consommer alcool et drogue sans modération et quand tu es chanceux, frencher!). J’ignore pourquoi, mais ce soir-là, on avait décidé de regarder The Shining (j’ai aussi vu Scream à la même époque sur l’acide et c’était bien rigolo!). Le chef-d’oeuvre de Kubrick + champignons hallucinogènes = formule du tonnerre. Et croyez moi, il n’y a pas que l’enfant qui était lumière! Après l’ingurgitation d’une quantité raisonnable du précieux, l’excitation fît place à l’attente. Moins d’une heure plus tard, dame extase me frappait de plein fouet. Tu sens l’effet t’envahir progressivement, s’agripper à toi toujours plus fort. Cette sensation unique de se faire gruger l’intérieur tout rond par une horde de petits Schtroumpfs malveillants. Sentiment d’euphorie exaltante, pupilles dilatées et sourire spontané s’en suivent. La sublime scène d’ouverture où l’on voit le monumental Glacier National Park dans le Montana n’a jamais été aussi belle.

Je n’était pas le seul affecté par la potion magique. D’autres en était sous l’emprise, une connection mutuelle s’installant entre nous. L’impression de vivre une communion télépathique, d’être au diapason. Puis,  vint le moment de rentrer chez moi. J’étais seul en plein milieu de la rue, déambulant lentement en absorbant le spectacle qui s’offrait à moi. Ces insectes nocturnes qui se moquent de toi, les oiseaux qui chuchotent, les arbres qui préparent une vengeance. Et le temps. La notion du temps devient soudainement aléatoire. Tu as l’étrange impression qu’il s’arrête, se dissipe complètement. Cette perception est obsédante, voir aliénante, mais également sensationnelle. On rêve tous de la suspension du temps à un moment ou un autre. C’est en plein ce que je ressens à l’écoute de Fuzz. De la méditative et suave intro d’Earthen Gate en passant par la barbarie contagieuse de Preacher jusqu’à l’orgasmique jam final One, le temps s’efface pour un peu plus de trente-six minutes.

Un indice m’indique qu’un album me dévore particulièrement. Je le possède en plusieurs formats physiques différents, en l’occurrence, trois. Signe de démence pour certains, les autres comprendront. Maintenant que toutes substances susceptibles de perturber mes fonctions psychiques font parties d’un passé lointain, je peux savourer sobrement les vertues de cette forme d’art inspirante. S’en est même devenu ritualistique car, à chaque week-end, je dois absolument le faire jouer chez le disquaire où je travaille. D’ailleurs, parfois je me demande quel genre de péripéties pourrais-je rencontrer si j’avalais une poignée de psilocybes ,après une journée de travail, en rejoignant mon chez-moi dans Rosemont. Simple fantasme.

Oli