[CRITIQUES] Self Defense Family – Try Me – Deathwish Inc (2014)

Self Defense Family - Try Me - Deathwish Inc (2014)

Deep Throat

Je crois aux révolutions. Aussi minimes soient-elles, j’y crois. Au-delà d’une volonté théorique du changement, on y retrouve son incarnation. L’action concrète, une réalisation directe portée par un désir accru de redonner naissance dans un mouvement de libération absolu. Créer. C’est aussi vrai dans la sphère socio-politique qu’à l’intérieur des cercles artistiques. En fait, les deux se veulent intimement liés par leurs influences mutuelles. Peu importe la prise de conscience, si les gestes ne viennent pas l’appuyer, c’est l’impasse. La mobilisation est primordiale, l’intervention elle, vitale.

À l’approche de Self Defense Family, c’est cette sensation de renouveau palpable qui bouleverse. Le collectif piloté par le volubile Patrick Kindlon ne se laisse surtout pas intimider par les idées préconçues abonnées aux clichés conservateurs. Bien au contraire, la troupe aime faire à sa tête faisant fi du jugement massif de certaines âmes dites puristes. Vous savez, ces gens qui détiennent la vérité? Et bien, il n’y a ni vrai, ni faux. Il y a, c’est tout. SDF est. S’imprégner des charmes d’un studio en Jamaïque, sortir une panoplie d’enregistrements tout acabit sur autant d’étiquettes différentes, intégrer en ses rangs les musiciens/ciennes alors disponibles à l’intérieur du cercle lors de la captation du moment présent ou des besoins d’une performance scénique. User de l’espace web comme outil complémentaire à la vision du groupe (Kindlon se veut particulièrement efficace pour répondre aux interrogations des fans et faire manger Twitter dans sa main!) et, dans le cas de leur quatrième album complet, traiter de la vie d’une actrice porno.

Le nom d’Angelique Bernstein ne vous est pas familier? Peut-être alors son pseudo Jeanna Fine? Que dalle dans les deux cas. Try Me nous révèle un peu plus qui se cache derrière ce mystérieux être humain. Une actrice de films xxx active durant les années 80, certes, mais avant tout une femme pourvue d’une histoire. Une histoire troublante. C’est principalement pour cette raison que la famille a jugée adéquate de nous en faire part. Ce qui surprend, c’est qu’à travers neuf pièces musicales viennent se greffer deux morceaux pour le moins inusités. Titré Angelique, part 1 et Angelique, part 2, les deux plages d’une vingtaine de minutes chacune renferment une entrevue avec la protagoniste. Mené par Patrick Kindlon et le guitariste Andrew Duggan, l’entretien nous plonge tête première dans la partie pré-carrière de cette fascinante femme. On s’épate à l’écouter, complètement absorbé, comme si c’était de la musique. Parfaite balance, complément riche au reste de l’oeuvre. Angelique Bernstein se raconte avec une franchise déconcertante, dépourvue de pudeur alliant abandon consternant et candeur troublante. Comme si elle se mettait à nue véritablement pour la première fois. Une vie tourmentée, hors du commun et livrée avec émotion. On peut ressentir dans sa voix toute la lourdeur du vécu mais également une certaine forme de sagesse réconfortante. Tout simplement hypnotique. C’est à ce moment que l’on peut constater que la véritable beauté réside à l’intérieur.

La démarche exécutée par l’ensemble représente, selon moi, l’essence même de ce que l’on appelle punk rock. Sortir des conventions établies, repousser ses propres limites. Fuir les sentiers battus pour en défricher de nouveaux. S’ouvrir sur le monde, défier l’art. Le redéfinir. Proposer, partager, incarner l’alternative. Ici, l’élan créatif se veut provocateur, ambitieux, mais dans une optique intelligente et sans prétention. On oublie presque qu’il s’agit d’un album concept tellement on se laisse envahir, soumettre par lui. L’histoire se fait soutenir par une musique posée qui la propulse au dessus de tout. Un espèce de documentaire audio où la formation agit en narrateur, venant appuyer le sujet, l’illuminer pour le rendre davantage passionnant. Le tout livré avec un laisser-aller dès plus total puisé à même l’énergie du désespoir. La ferme impression d’une tension constamment palpable mais contrôlée. Une leçon de maîtrise de soi. Kindlon présente sa prose abstraite avec contenance laissant sa voix écorchée de côté à quelques reprises au profit de la douceur idyllique de Caroline Corrigan. Une intensité, charge émotive rappelant  les artisans du Revolution Summer de 1985 mais avec une approche authentique que l’on voit rarement aujourd’hui.

Essayer Try Me, c’est assurément l’adopter. À une époque où l’image prévaut sur les sentiments, la superficialité sur l’intellect, que le besoin de tout catégoriser devient obsession, que les gadgets électroniques rendent la masse junkie, que les gens passent plus de temps à fréquenter des sites de cul miteux plutôt que de baiser pour vrai, que l’amour est en phase terminale, que le nombre de like sur shitbook façonne ton estime personnelle, que la notion de vie privée a pris le bord, que travailler et consommer l’emportent sur vivre, que le monde s’enlise à raconter leurs déboires pitoyables comme un pathétique roman photo sur instagraine, qu’ils se contemplent aisément dans l’exploitation, et bien, la vie poignante d’une porn star déchue devient soudainement étincelante.

Oli