[CRITIQUES] Triptykon – Melana Chasmata – Century Media (2014)

Triptykon - Melana Chasmata - Century Media (2014)

Triptykon est un groupe de Zurich actif depuis 2009. C’est le plus récent projet de Thomas Gabriel Fischer (également connu sous le nom de scène Tom G. Warrior), le fondateur des groupes métal cultes Hellhammer et Celtic Frost. « Melana Chasmata » est leur deuxième LP. Tout comme leur premier album intitulé Eparistera Daimones, le artwork est l’oeuvre du défunt peintre surréaliste H.R. Giger. Selon Fischer, le titre grec « Melana Chasmata » signifie « vallées/dépressions noires et profondes » (black, deep depressions/valleys). Cela représente bien l’oeuvre musicale qu’est le deuxième album de Triptykon, du doom metal avec une atmosphère très obscure et oppressante. On y retrouve une voix féminine, plusieurs passages de prose ainsi que de nombreux moments calmes et ambiants – un contraste avec Eparistera Daimones, qui se voulait une continuation de Monotheist de Celtic Frost.

Melana Chasmata alterne entre des chansons plus rapides et heavy et des chansons plus ambiantes et sombres. Dans Tree of Suffocating Souls, la voix de Warrior est angoissante, les riffs sont rapides et la batterie est très intense. C’est un début d’album chaotique et « dans ta face ». Le deuxième morceau, Boleskine House, est mon préféré. La voix éthérée de Simone Vollenweider contraste énormément avec la progression mécanique de la chanson. La puissance de sa voix jumelée avec la voix bariton de Fischer est tout simplement géniale. Ça rajoute à l’ambiance mélancolique ainsi qu’à la profondeur des paroles. Le solo de guitare épique à la fin nous donne un avant-goût de l’ampleur de la détresse psychologique que Fischer a subie; détresse qu’il réussit à canaliser merveilleusement dans sa musique.

Altar of Deceit débute avec un riff dissonant et hypnotique. En petit clin d’oeil à son bagage musical, le fameux « OOOHH! » de Warrior annonce le début et la fin du premier couplet. La chanson évolue tranquillement vers un refrain catchy, puis ensuite vers un groove lent et sévère. La voix de Warrior sur celle-ci est particulièrement gutturale et, franchement, un peu épeurante. Aurorae est une interlude atmosphérique où la batterie est à l’avant-plan. L’effet de délais sur les guitares, le rythme mécanique et les crescendos rappelent le post-métal. C’est probablement une des chansons les plus dark de l’album, dûe à la répétition incessante de « a spirit wasting away » par-dessus le « tremolo picking » de guitare.

Demon Pact et In the Sleep of Death sont comparables; la voix est hanteuse, c’est une lamentation à la limite. Les deux chansons sont plutôt lentes, très lourdes et le lead guitar distant est languissant et dissonant. Black Snow est la plus longue chanson de l’album. Elle a un groove très pesant ponctué de coups de cymbales perçantes. Le morceau évolue lentement avec des riffs et des superpositions de voix angoissantes, et il devient de plus en plus lourd pour enfin terminer sur une apogée troublante. Le outro de Melana Chasmata se distingue du reste de l’album. Waiting est un duo vocal maussade de Fischer et Vollenweider. Une ligne de basse très lente lance le coup d’envoi et c’est un crescendo musical à partir de là. Le contraste entre la belle voix calme de Vollenweider et la voix rauque de Warrior fait encore, à mon avis, la beauté de cette chanson. Les paroles sont répétitives (dying, we are the same) et les chuchotements des chanteurs sont déconcertants. Un solo de guitare clean et jazzy clôt l’album sinistre sur une note surprenamment légère, compte tenu de la pesanteur de Melana Chasmata en entier.

Au printemps 2014, Wacken Open Air ont proposé 100,000 euros à Celtic Frost pour qu’ils fassent une réunion afin d’être la tête d’affiche du WOA 2015. Ils ont refusé, et franchement, je trouve qu’ils ont bien fait. Au lieu de tenter de réssuciter – une deuxième fois, rappelons-le – un groupe légendaire qui a implosé dû à des conflits internes, il vaut mieux aller vers l’avant. C’est ce que Tom G. Warrior a fait avec Triptykon, et plus spécifiquement ce nouvel album. Melana Chasmata est un album incontournable grâce à son trop-plein d’émotions et son intensité. Vous serez heureux d’avoir découvert cette expérience sonore de 68 minutes, et ce, particulièrement si vous avez une appréciation pour toutes les petites nuances qu’on peut retrouver dans la musique. Ces nuances – qu’elles soient un lead de guitar distant, un bruit ambiant ou un peu de prose – offrent une richesse, une complexité et une profondeur musicale irréfutable sur cet oeuvre de Triptykon.