[CRITIQUES] Rome – A Passage to Rhodesia – Trisol (2014)

[CRITIQUES] Rome - A Passage to Rhodesia - Trisol (2014)

De nombreux projets musicaux neo-folk contemporains traitent de guerre dans leurs paroles. Rome, un projet solo neofolk/martial expérimental de Luxembourg, aborde plutôt l’histoire du vingtième siècle au sens large. Dans « A Passage to Rhodesia », Jérôme Reuter, le membre unique de Rome, explore ce siècle via des contes, des réflexions philosophiques et des extraits de données historiques. La structure des chansons de Rome est bâtie autour de la narration de Reuter et de l’instrumentation acoustique; à ceux-ci sont rajoutés des textures numériques industrielles et de nombreux instruments de percussion. La voix grave de Jérôme Reuter – qui adopte en quelque sorte la fonction de narrateur – est mélancolique; elle est souvent superposée grâce à de nombreuses pistes vocales. Les fans de Leonard Cohen apprécieront l’habileté que Reuter possède à raconter des histoires. Ses compositions poétiques sont tristes et romantiques, mais elles ont également un refrain entraînant et accrocheur (« One Fire » et « Hate Us and See If We Mind », par exemple).

Le contenu des textes de Rome a évidemment un côté tragique, puisqu’il y a eu beaucoup de confrontations, de guerres et de génocides au vingtième siècle. Cependant, un siècle n’a pas été plus tumultueux qu’un autre, et Reuter fait preuve d’une rigueur historique au travers la longue discographie de Rome. En effet, il a auparavant écrit au sujet de la guerre civile espagnole, la résistance française, etc. Le concept d’écriture de Rome est définitivement original; celle-ci, en combinaison avec la musique riche et complexe, saura plaire même aux auditeurs moins fervents de l’histoire contemporaine.

Le dixième album de Rome traite de la Guerre du Bush de Rhodésie du Sud. Les morceaux ont des structures de folk acoustique, auxquels sont rajoutés des instruments symphoniques tels que le violon et le violoncelle, et des percussions de style typiquement martial. Plusieurs extraits de discours politiques, de documentaires et de reportages de nouvelles sont intégrés aux chansons. Vers la moitié de l’album, ils sont utilisés de plus en plus fréquemment. En combinaison avec les textes peaufinés de Reuter, ces extraits renchérissent l’atmosphère épique de l’album. Reuter explore la Guerre du Bush de Rhodésie du Sud du point de vue des colons européens. Position la plus plausible et naturelle, étant donné qu’il est de descendance européenne. Au début de l’album, la Rhodésie est décrite comme un endroit idéal en Afrique, puisque les colons ignorent leur rôle en tant qu’oppresseurs à cet endroit. Reuter fait preuve d’une grande imagination et créativité, puisqu’il développe la position des impérialistes qui refusent de céder un pays qu’ils ont colonisé. L’intégralité de l’opus est homogène et les morceaux s’enchaînent de façon fluide, malgré un changement de cap très évident. Dans la deuxième moitié de l’album, les paroles prennent un tournant plus personnel, une forme de prise de conscience.

« At the end of this river
It will only smell of sickness and slow death
We were wrong, beyond wrong
To try and create a paradise, a calm on this raging stream
Everything’s gone now
Even the bonds born out of terror
Even within this darkest of hearts
Upon this sleepless river »

La qualité de l’écriture de Reuter est excellente. Son vocabulaire élaboré et son habileté à transmettre des émotions afin de créer une ambiance unique est irréfutable. Il n’a bien évidemment pas participé à cette guerre, mais il réussit tout de même à nous faire voyager à travers le temps et l’espace; on croirait presqu’il y était et qu’il a vécu tout ce qu’il chante. « A Passage to Rhodesia » n’est pas un essai historique, mais un album concept bien ficelé. C’est un opus organique et très humain, car il évolue avec le temps. L’album souligne des caractéristiques inhérentes à l’Homme: nous avons une interprétation biasée du monde qui nous entoure, mais nous avons également la faculté de réflexion qui nous permet d’évoluer et de prendre en considération d’autres perspectives.

« When did we know we were on the wrong side?
That this war had always been just a matter of pride? »