[CRITIQUES] Strangeweather – Strangeweather – 1859 Records (2015)

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Strangeweather pourrait très bien composer la trame sonore d’un monde au gouffre de l’apocalypse. Le deuxième release de ce groupe me fait penser au post-rock de A Silver Mount Zion avec une touche de folk, de doom et d’exotisme. La chaleur de la guitare et des violons lancinants transporte l’auditeur dans un autre monde, tandis que la flûte omniprésente joue des mélodies atypiques en free timing qui resteront gravées dans votre mémoire. La voix féminine très soul à la Chelsea Wolfe se fusionne merveilleusement avec la voix masculine un peu monotone, qui ressemble à celle d’Efrim Menuck (ASMZ). Strangeweather font de la musique dark avec des paroles intelligentes et engagées, dans un style storytelling. À travers la beauté de leur musique, on ressent une forme de désillusion, de désespoir face à l’humanité.

Une chose est sûre: le quatuor de Portland n’a pas peur d’expérimenter. Certains titres, tels que All the Prisons (Part 2), ont des instruments qui évoluent dans plusieurs directions différentes. Ce qui pourrait initialement sembler décousu crée une ambiance unique et un résultat final homogène. En effet, la composition musicale est élaborée: toutes les mélodies et les rythmes sont entrelacées intelligemment. Quant aux voix, les paroles de Strangeweather ont un aspect politiquement engagé. Elles pourraient être interprétées comme un manifeste politique à saveur poétique. L’intonation vocale et les sujets évoqués sont choquants; ils sont réalistes et n’hésitent pas à mettre en lumière les maux de la société. En effet, dans All the Prisons (Part 1), le chanteur s’exclame « All the prisons filling up with the bodies you can’t erase », et dans Part 2, « This isn’t justice, there is no justice here! »

C’est dur à croire que l’oeuvre de Strangeweather est parue cette année, on dirait qu’ils ont des vieilles âmes. Leur instrumentation folk et leurs harmonies vocales me font penser à jadis. Leur usage abondante de flûte, glockenspiel, violoncelle, dulcimer et mandoline joue évidemment un gros rôle dans mon interprétation musicale. L’ambiance nostalgique que chaque mélodie, chaque timbre de voix et chaque rythmique dégage est palpable. Dans chacune des chansons, sans exception, on peut apprécier la complexité des compositions du groupe. La variété et l’émotion est au rendez-vous. Dans Dear Disaster, par exemple, les percussions alternent constamment entre des rythmes tribaux irréguliers et d’autres plus militaires et froids. Les percussions se font parfois discrets et à d’autres moments, ils explosent telle une véritable fanfare. Quant à Midnight Sun, la pièce est animée par le violoncelle et la guitare. Les courts crescendos de voix et d’instrumentation à la fin de la pièce donnent des frissons. Malgré l’indéniable ton lugubre de Strangeweather, on ressent une certaine remontée d’espoir à la fin de l’opus avec Two of Pentacles (Part 1). La guitare est dissonante, le style est vraiment plus rock, mais la chanteuse projète sa voix par-dessus le tourbillon d’instruments. L’enchaînement avec l’outro ambiant et éthéré Two of Pentacles (Part 2) est tout simplement magnifique. Le côté électronique de cette dernière pièce clôt l’oeuvre en beauté.

Cet album est un incontournable pour tous les fans de musique bien travaillée. Strangeweather est une expérience sonore rafraîchissante: leur musique est parfois plus lourde que des groupes de doom metal que j’écoute. Ils réussissent à créer une atmosphère unique grâce à leurs paroles songées, leurs mélodies accrocheuses mais déstabilisantes, ainsi qu’à leur maîtrise de leurs instruments. Leur habileté à mélanger leurs nombreuses influences musicales en un tout cohérent est admirable. Bref, Strangeweather est un véritable coup de coeur pour moi.